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En cette période de canicule, je me suis dit qu'un petit plongeon pourrait vous tenter. J’évoque aujourd’hui un film qui commence comme un conte de fées rétro avant de basculer dans la dénonciation des travers de la société américaine. Tourné en 1966 (soit deux ans avant sa sortie) et réalisé par Frank Perry dont c’est le troisième long métrage, il s’agit d’une oeuvre unique en son genre.
Perry s’était déjà fait remarquer pour son talent et sa finesse grâce à son premier long métrage « David et Lisa » en 1962. Il collabore ici une nouvelle fois avec son épouse, la scénariste Eleanor Perry. Le tandem travaillera ensuite sur « Dernier Eté » mais aussi « Journal intime d’une femme mariée ». Eleanor apportera également sa contribution à d’autres cinéastes tels que René Clément et Anatole Litvak.
« Le plongeon » est adapté d’une nouvelle de John Cheever, publiée à l’origine dans le New Yorker. L’auteur s’inspira du mythe de Narcisse en créant le personnage de Ned Merrill. Il s’agit de l’unique transposition de cette nouvelle, bien qu’elle soit mentionnée dans l’intrigue de « Vers un avenir radieux », de Nanni Moretti.
Pour incarner le « nageur » qui donne son titre original à la nouvelle et au film, Perry choisit un autre mythe: Burt Lancaster. L’acteur au physique athlétique a joué devant la caméra de Robert Aldrich dans « Vera Cruz », de Fred Zinnemann dans « Tant qu’il y aura des hommes » (dans lequel il porte un maillot quasi-identique à celui du nageur), de Richard Brooks dans « Elmer Gantry le charlatan » ou encore de Luchino Visconti dans « Le Guépard » (qu’il retrouvera quelques années plus tard dans « Violence et passion »). Ce n’est pas le Burt Lancaster des « Tueurs » qui incarne le nageur, mais un homme d’âge mûr qui a déjà vingt ans de carrière derrière lui.
Il porte le film et la caméra suit ses déambulations. Autour de lui, les rôles secondaires sont légion. Janice Rule incarne l’ancienne maîtresse du protagoniste, tandis que Bernie Hamilton interprète le chauffeur de l’une des riches familles auxquelles Ned rend visite, ce qui donne lieu à une dénonciation du racisme ordinaire de la bourgeoisie américaine. Joan Rivers, qui n’est au moment du tournage pas encore une légende de la télévision, tient un petit rôle d’invitée à une fête.
Marvin Hamlisch, pianiste de Barbra Streisand, signe la première bande originale de sa carrière. Il composera ensuite les mélodies de « L’Arnaque », « Nos plus belles années » ou encore du « Choix de Sophie ».
Synopsis: Un homme d’âge moyen en maillot de bain quitte une forêt et plonge aussitôt dans une piscine à l’eau turquoise. On lui tend un verre et à la question « où étais-tu? », le protagoniste répond évasivement. Cet homme, c’est Ned Merrill, dont le spectateur sait peu de choses. Il s’est invité chez des amis, dont la vaste propriété nous donne une idée de la fortune. Il s’extasie devant la beauté de l’eau et du ciel. Après un échange de politesses et une discussion sur des souvenirs de jeunesse, Ned fait part de sa décision surprenante: il a l’intention de rentrer chez lui à la nage, en passant par les piscines de toutes les propriétés des alentours.
⚠️ Attention si vous n’avez pas vu le film: je vais révéler des éléments de l’intrigue ⚠️
Outre la métaphore liquide, omniprésente dès les premières minutes du film, le spectateur sent déjà une sorte de malaise, un décalage entre le personnage principal et le monde qui l’entoure. Fringant, Ned commence son périple en courant. Il rend tour à tour visite à un couple de bourgeois affirmant avoir tout ce qu’ils désirent, à la mère d’un ami décédé qui lui fait des reproches sur sa conduite, à des jeunes gens qu’il a connus enfants… L’une de ces jeunes adultes l’accompagne dans son cheminement.
Le montage Sidney Katz, Carl Lerner et Pat Somerset est particulièrement fluide. Merrill poursuit son parcours de piscine en piscine. Les scènes de nage sont entrecoupées de passages dans les bois, qui sont l’occasion pour le protagoniste de révéler ses failles. Frank Perry ne fait aucune concession à la "bonne société" américaine de l’époque qui mange du caviar au bord de la piscine et discute de courses, de golf et de femmes un verre à la main.
Dans le bois, le fossé entre Ned et la jeune femme qui l’accompagne se creuse. Lorsqu’il s’approche un peu trop, celle-ci s’enfuit. Blessé, le « nageur » n’est plus l’athlète qu’il semblait être. Il poursuit sa route chez d’excentriques nudistes et s’inquiète à la vue d’un arbre dénudé. La piscine suivante est vide. Ned sympathise avec un petit garçon qui se plaint de ne jamais être choisi par ses camarades en cours de sport. L’homme rétorque que c’est ce qui lui permet d’être libre. Plus loin, une fête est organisée. Merrill est le seul qui profite de la piscine, mais doit quitter les lieux lorsqu’une dispute éclate. Humilié, il part en boitant.
La scène suivante est celle dans laquelle il retrouve une ancienne maîtresse. Il est à noter que ce n’est pas Perry qui l’a mise en scène mais Sydney Pollack. Initialement, la maîtresse devait être interprétée par l’actrice et réalisatrice Barbara Loden, mais ayant une présence « trop forte » (!!!!) , elle fut remplacée par Janice Rule1. Merrill déplore: « Rien ne s’est passé comme je le pensais ». Tremblant et désorienté, il traverse une route fréquentée avant de rejoindre la piscine municipale.
Au fil du film, nous découvrons qui est véritablement le protagoniste. Parvenant difficilement à ouvrir le portail, il rentre chez lui mais la maison est abandonnée. Le court de tennis où ses filles sont supposées jouer, est désert et gagné par la végétation. Sous une pluie battante, Ned s’écroule devant la porte close de sa propriété.
Tant par son sujet que par sa mise en scène novatrice, « The Swimmer » est un grand film. L’historien du cinéma et critique Jean-Baptiste Thoret le compare à un road-movie, préfigurant le Nouvel Hollywood, mouvement de la contre-culture américaine qui apparait à la fin des années 1960 (bien que sorti en 1968, le film fut tourné en 1966). De même que David Hockney en peinture, Perry utilise la piscine comme une métaphore de la superficialité du mode de vie américain. Le cinéaste n’hésite pas non plus à dénoncer le racisme latent de la haute société. Enfin, Jean-Baptiste Thoret souligne la fracture entre le fantasme que vit Merrill lorsqu’il est dans l’eau et la réalité qui le frappe de plein fouet lorsqu’il est sur la terre ferme. Vous pouvez facilement accéder à ses entretiens sur Youtube si vous souhaitez en apprendre plus sur ce film et plus largement sur le Nouvel Hollywood. Et bien sûr, je vous invite à regarder « Le Plongeon », film quasi-oublié mais annonciateur d’une nouvelle manière de faire du cinéma, dont Michael Cimino, Dennis Hopper et Steven Spielberg furent les héritiers.
1 « Plongeon vers le Nouvel Hollywood », entretien avec Jean-Baptise Thoret
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