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Après « Femmes » en avril, je vous propose un autre film de George Cukor dans un registre beaucoup plus sombre. « Othello » n’est pas une adaptation de l’oeuvre de Shakespeare mais plutôt une mise en abyme. La pièce n’est qu’un support à la réflexion du cinéaste sur la réalité et la fiction. Le protagoniste est un comédien qui, dévoré par son rôle, se dédouble.

 

Sorti en 1947, le film est révélateur d’une fascination pour l’oeuvre du dramaturge anglais. Dans les années 1940, les projets d’adaptation (ou de simple évocation) de ses pièces sont légion, des plus académiques comme « Henry V » ou « Hamlet » de Laurence Olivier aux plus originaux comme « To be or not to be » de Lubitsch.


Le choix de l’univers shakespearien n’est pas anodin, comme le souligne le journaliste Georges Charensol en 19481. La dichotomie entre réalité et fiction est un thème cher au dramaturge. Le critique cite « Hamlet » mais on pense aussi à « King Lear » dans lequel la duperie et l’illusion sont des éléments décisifs.


George Cukor, trois ans après « Hantise », retrouve ici une atmosphère sombre et inquiétante. L’actrice et scénariste Ruth Gordon (qui incarnera des années plus tard la terrifiante voisine de Mia Farrow dans « Rosemary’s baby ») signe le scénario avec son mari Garson Kanin. Il s’agit de leur première collaboration avec le réalisateur, qui sera suivie de « Madame porte la culotte », « Mademoiselle Gagne-tout » et « Je retourne chez maman ».

 

L’atmosphère du film doit beaucoup à la musique composée par Miklós Rózsa, une mélodie menaçante annonçant le dénouement tragique.

 

Le prolifique Ronald Colman (vu dans « Les horizons perdus » de Capra ou encore dans « La justice des hommes » de George Stevens) interprète Anthony John, le protagoniste. A ses côtés, Signe Hasso est Brita, l’ex-femme d’Anthony. Enfin, la jeune Pat est incarnée par Shelley Winters dans le premier rôle conséquent de sa carrière.

 

Synopsis : le générique s’ouvre sur une scène de théâtre, avant de nous plonger dans l’effervescence de Broadway. Le décor est planté. Anthony John, comédien de renom, se voit proposer le rôle d’Othello mais se montre frileux au premier abord, avant de se laisser convaincre d’incarner le Maure sur scène.


⚠️ Attention si vous n’avez pas vu le film: je vais révéler des éléments de l’intrigue ⚠️

 

Dès les premières minutes du film, la thématique du double, de l’altérité est omniprésente. Le protagoniste est entouré d’images le représentant: l’affiche d’une pièce de théâtre, un buste… Plus tard, il s’imagine dans la peau du personnage shakespearien en observant son reflet dans la vitrine d’une agence de voyage. La destination ? Venise. On dit de lui qu’il « devient un autre tous les soirs ».

 

Anthony rencontre Pat, une jeune serveuse qui rêve de gloire. Ils font connaissance et elle lui demande son nom, ce à quoi il répond par une énumération de ses plus grands rôles. Le film explore aussi sa relation avec son ex-femme, Brita, elle aussi comédienne. Lors d’une conversation avec cette dernière, il imagine les différentes étapes qui le conduiront sur scène: les répétitions, les essayages, le maquillage et enfin le lever de rideau. Les sons ont un rôle à part entière dans le film. La pièce est un triomphe. Le comédien est assailli par les spectateurs qui le félicitent. Leurs voix bourdonnent à ses oreilles (et aux nôtres).

 

La tension monte au fil des représentations. Anthony devient irascible. Il blesse Brita (qui incarne Desdémone) en l’étouffant sur scène. Son emprise sur elle ne cesse de croître. Tous deux se disputent et deux forces coexistent chez le protagoniste: l’acteur et le personnage. Il erre dans les rues désertes. Hanté par des images de Venise et par la voix d’Othello, il court chez Pat. Lorsqu’elle lui demande pourquoi il s’est absenté si longtemps, il lui répond qu’il était à Venise.

 

Anthony essaie de se ressaisir devant un miroir mais toute tentative est vaine. Il sombre pour de bon et tue la jeune femme. L’enquête s’oriente progressivement vers lui et il se montre de plus en plus frénétique.

 

Comme tout n’est qu’illusion, c’est par un jeu de rôle que commence la chute du comédien. Une actrice est engagée dans le but de se faire passer pour Pat. Hagard, le protagoniste monte sur scène pour une ultime représentation. Il meurt en coulisses sous les acclamations du public.

 

Le philosophe américain Stanley Cavell souligne ce parallèle entre vie publique et vie privée. Selon lui, « la vie de l’homme est double, (…) la conscience de l’homme est double, et cette duplicité ne disparaît qu’avec la folie ou la mort »2.

 

Malgré des critiques mitigées, notamment en France (André Lafargue ira jusqu’à ranger le film « dans la catégorie des mélos prétentieux »3), le film fut un succès aux Etats-Unis. Ronald Coleman fut couronné d’un Oscar du Meilleur acteur pour sa prestation incarnée. « Othello » demeure un bel exemple de mise en abyme au cinéma mais aussi un drame psychologique qui tient ses promesses. La tension et le malaise ne cessent de progresser jusqu’au dénouement. Je vous invite à découvrir cette oeuvre sombre sur un homme écrasé par une illusion.

 

1  Critique de G. Charensol, « Les nouvelles littéraires », 19/08/1948

Stanley Cavell, « A la recherche du bonheur - Hollywood et la comédie du remariage" - chapitre VI

Critique A. Lafargue, « Ce Matin-Le Pays », 1948

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Tag(s) : #George cukor, #Ronald Colman, #Shelley Winters, #1940s, #1947, #Signe Hasso, #Miklós Rózsa, #William Shakespeare
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